Stage de fin d’études réalisé par Chloé DELBOVE
Master 1 et 2 BEE : écologie scientifique et sciences sociales (Spécialité en M2 sur les transformations et transitions socio-écologiques) MNHN
Février – Septembre 2025
Encadrantes : Maya LECLERCQ (IRD), Catherine SABINOT (IRD)
Soutenance : 08 octobre 2025 au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris
Terrain: Polynésie française
Résumé de l’article
Et si la clé de la résilience climatique en Polynésie française ne se trouvait pas seulement dans les rapports techniques, mais au creux des mains de ceux qui travaillent la terre? À l’heure où les territoires insulaires du Pacifique font face à une vulnérabilité sans précédent (sécheresses, inondations, dépendance alimentaire), les Faaapu, ces jardins potagers polynésiens, émergent comme de véritables laboratoires d’innovation et de survie.
Ce travail de recherche explore donc le rôle des Faaapu comme leviers de résilience pour le territoire. En dépassant la simple fonction productive, l’étude analyse ces espaces comme des lieux de transmission et de réinvention de savoirs locaux dynamiques qu’ils soient traditionnels, expérientiels ou institutionnels. La problématique centrale interroge la mesure dans laquelle ces pratiques agricoles, ancrées dans le quotidien de la presqu’île de Tahiti, s’adaptent aux mutations environnementales. Cette étude suggère que la combinaison des modes d’apprentissage et la mobilisation active de ces savoirs face aux contraintes climatiques peuvent produire des effets systémiques, contribuant ainsi à une sécurité alimentaire et une résilience globale à l’échelle du territoire.

Contexte de l’étude
L’étude s’inscrit dans le cadre du projet CLIPSSA (Climat du Pacifique, savoirs locaux et stratégies d’adaptation), elle a pour but de produire des données sur le climat futur du Pacifique Sud (projections jusqu’à 2100). CLIPSSA concerne les territoires suivants : Polynésie française, Wallis-et-Futuna, Vanuatu et Nouvelle-Calédonie. Le stage de Chloé DELBOVE a pour but de finaliser les données portées sur la Polynésie française.
Il y a trois hypothèses qui ont guidé l’analyse :
– Les savoirs et pratiques agricoles sont issus de processus dynamiques d’apprentissage et de transmission,
– Ils sont mobilisés activement pour faire face aux effets du changement climatique,
– Ils peuvent contribuer à une résilience territoriale plus large, sous certaines conditions
Cette étude insiste sur le caractère vivant, non figé des savoirs locaux et leur potentiel dans la résilience socio-écologique et climatique du territoire.
Elle repose sur une enquête qualitative ethnographique menée durant deux mois (avril mai 2025) sur la presqu’île de Tahiti. Elle comprend une trentaine d’entretiens semi-directifs auprès des agriculteurs et auprès d’acteurs institutionnels (ADIE, CAPL, DAG ) des observations participantes (le chercheur participe à une tâche avec les observés) et non participantes (le chercheur reste à l’écart). Elle comporte aussi des discussions informelles et un travail de documentation photographique, ainsi qu’une analyse des données à l’aide d’un outil de cartographie. L’échantillon reflète une grande diversité de profils (âge, parcours, genre, taille des exploitations et type de cultures).
Principaux résultats:
En Polynésie française, les faapus sont bien plus que des jardins potagers. Ils sont multifonctionnels de la production vivrière à la transmission , ils participent à l’équilibre de la société tahitienne. Ils assurent l’autoconsommation et génèrent des revenus par la vente ou l’échange, ils maintiennent une certaine souveraineté alimentaire. Ils préservent un ancrage culturel par le lien avec le fenua : la terre, et face à l’urbanisation galopante, à la dépendance aux importations, avec leurs lots de maladies, les faapus enracinent un savoir-faire agricole vivant et encadrent dans son lopin les valeurs culturelles océaniennes.

Cette transmission est orale comme dans la plupart des sociétés du Pacifique Sud, il faut regarder et “ faire par derrière”. L’apprentissage se fait dans le cercle familial notamment par les grands-parents aux petits-enfants. Il repose sur une expérience directe avec un engagement physique et une expérimentation sur le terrain (regarder, essayer, se tromper et recommencer). À cet héritage s’ajoutent aussi d’autres sources de savoirs telles que les formations, les échanges entre agriculteurs, les réseaux sociaux , les vidéos en ligne ou encore les tests personnels.

Mais cette transmission connaît elle aussi des aléas. Les agriculteurs vieillissent et les jeunes se tournent vers la modernité, rendant incertaine la succession des savoirs et traditions. Il y a aussi le manque de reconnaissance sociale et institutionnelle des politiques publiques envers ces savoirs locaux. Il se crée alors un décalage envers les faapus qui pourtant maintiennent et renouvellent des connaissances qui sont évolutives.

Car ces travailleurs de la terre vivent au quotidien et subissent de plein fouet les effets des changements climatiques. Ces variations qui se montrent imprévisibles et violentes sont concrètes pour eux. Ces perceptions sont le fruit d’observations fondées sur l’expérience de terrain. Les faapus sont devenus des laboratoires d’adaptation où sont testées les différentes pratiques allant de la diversification de la culture, l’ajustement des calendriers agricoles, gestion affinée de l’eau, au développement du compostage et des pratiques agroécologiques.
Conclusion:
Cette étude montre qu’il existe plusieurs leviers de résilience voire de résistance face aux changements climatiques. Les faapus en sont un exemple parfait. Ancrés dans le présent, ce sont des espaces vivants, innovants. Il est impératif de reconnaître et de soutenir ces savoirs locaux, en complément des approches scientifiques et institutionnelles. C’est une clé essentielle pour construire des stratégies d’adaptation plus justes, ancrées dans l’identité et les réalités que vivent les Polynésiens. Cela permet d’être à l’écoute de la résilience dont ils font preuve, de valoriser, capitaliser le plein potentiel des savoirs locaux qui sont prometteurs.