Les cultures traditionnelles du Pacifique face à la menace du stress thermique
Le 02 juin 2026, la Province Sud, en partenariat avec le CRESICA, a accueilli une conférence grand public du cycle C’Nature dédiée aux impacts du changement climatique sur l’agriculture insulaire. À cette occasion, deux chercheurs postdoctoraux en sciences du climat du projet CLIPSSA, rattachés à l’IRD, Gildas Guidigan et Dakéga Ragatoa, ont présenté les résultats majeurs du volet agronomique de leurs travaux. Ensemble, ils ont apporté des réponses à une question aussi simple en apparence que centrale pour la sécurité alimentaire des territoires du Pacifique : quel est l’avenir des tubercules tropicaux : le taro, l’igname et le manioc face à la hausse inéluctable des températures à Wallis-et-Futuna, en Polynésie française, au Vanuatu et en Nouvelle-Calédonie d’ici à la fin du siècle ?
Pourquoi s’intéresser aux tubercules tropicaux ?
L’igname, le taro et le manioc ne sont pas de simples cultures vivrières. Les chercheurs ont rappelé, en concertation avec les gouvernements et provinces concernés, leur poids symbolique et social : un symbole de tradition et d’identité, un héritage transmis par les ancêtres, un aliment de partage et de solidarité, et un marqueur de résilience et de fierté pour les sociétés océaniennes. Le réchauffement climatique et ses conséquences directes sur l’activité agricole de subsistance posent donc une question concrète : comment s’y préparer, et selon quelles modalités ? Des variétés ont été sélectionnées pour faire ce travail tel que le Veo, le Talo ulu, le Vegi ulu liliki ou Vegi kau’i ti, le taro Fidji, le Kari, le Florido, le Taiwata, le Maniota Ufi ou Manioka (Manihot esculenta).

Dakéga RAGATOA et Gildas GUIDIGAN, chercheurs agro-climatologues ©Willis Waweru
Une méthodologie construite en cascade, du climat régional à la parcelle
Pour répondre à cette question, l’équipe a mis en place une chaîne de modélisation en plusieurs étapes. Les projections du modèle climatique global du GIEC (résolution d’environ 100 à 200 km) sont affinées par régionalisation grâce aux modèles ALADIN (~20 km) et AROME (~2,5 km) développés dans le cadre de CLIPSSA, ainsi que par des modèles régionaux complémentaires débiaisés du projet SOCLE-OM (NIWA de la Nouvelle-Zélande, AUS-CORDEX de l’Australie). Ces données climatiques alimentent ensuite le modèle agronomique APSIM Next Gen (APSIM-X), qui simule la croissance journalière des plantes. Les variétés étudiées sont créées à partir du module APSIM-Potato.
La disponibilité des données varie toutefois selon les territoires : la Nouvelle-Calédonie dispose de données climatiques, pédologiques et agronomiques plus ou moins complètes, tandis que pour le Vanuatu, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna, seules les données climatiques sont mobilisées directement, les autres paramètres étant extraits ou estimés à partir de la littérature scientifique et des fiches techniques existantes.
La modélisation scientifique au service de la sécurité alimentaire
Pour anticiper les possibles baisses de rendement, l’équipe scientifique croise les modèles climatiques avec le modèle de simulation de croissance des plantes APSIM, afin de spatialiser (après calibration et validation) les projections à une échelle très fine (mailles de 2,5 km). Cet outil intègre la nature des sols, les paramètres atmosphériques (température, pluie, radiation) et les données agronomiques collectées sur le terrain, permettant de simuler l’évolution de la plante depuis sa mise en terre jusqu’au rendement potentiel (biomasse et utilisation de l’eau).

Dakéga RAGATOA ©Willis Waweru
Alerte sur les variétés de taro étudiées, résilience pour les variétés d’igname : des diagnostics contrastés.
Les résultats présentés dessinent une trajectoire préoccupante pour le taro, particulièrement sensible au stress thermique, tandis que l’igname s’impose comme un pilier de résilience :
- Wallis-et-Futuna : un stress thermique déjà à l’œuvre : À Wallis-et-Futuna, selon le scénario SSP3-7.0 (équivalent à une hausse de +4°C en métropole d’ici à 2100), le réchauffement local est estimé à +1,37°C d’ici à 2050 et +3,04°C d’ici à 2100 pour les sites de Alo et Hihifo. Les simulations montrent une baisse continue du rendement potentiel moyen des trois cultures, encore plus pour le taro (talo ulu), avec une multiplication des mauvaises années en fin de siècle. Le stress thermique ressort comme le facteur climatique le plus déterminant. En comparant les trois cultures, le taro, le manioc (manioka) et l’igname (vegi) perdent légèrement en rendement potentiel (le taro plus encore) au fil des périodes, alors que le manioc se maintient de façon plus stable un constat qui invite, selon les chercheurs, à repenser la planification des cultures de tubercules sur le territoire.
- Polynésie française : En Polynésie française, les simulations portent sur trois cultures spécifiques : le taro, variété Veo (Colocasia esculenta), l’igname (Dioscorea alata), et le manioc, variété Maniota Ufi (Manihot esculenta). Les sorties spatialisées projettent une baisse des rendements potentiels par rapport aux observations actuelles. L’analyse de sensibilité menée avec APSIM-X confirme cette tendance à la baisse pour les deux cultures et, comme sur les autres territoires, identifie le stress thermique comme le facteur climatique le plus déterminant dans ce recul (les chercheurs précisent qu’à ce stade, seuls les paramètres climatiques sont pris en compte, à l’exclusion des facteurs socio-économiques ou agronomiques non climatiques). Le taro subira une baisse alarmante d’environ 29 % de son rendement potentiel dès 2050. Les mauvaises années pourront augmenter jusqu’à 60% d’ici 2070. Les zones de forte production à Tahiti et Moorea reculeront, et le manioc pourrait franchir le seuil critique des 50 % de pertes dans les secteurs les plus pluvieux.
- Vanuatu : Le taro d’eau Fidji atteindra ses limites thermiques à la fin du siècle. Le Vanuatu fait face au constat le plus préoccupant de la présentation : le taro (variété Fidji), qui subit déjà un stress thermique important, pourrait perdre jusqu’à 60 % de son rendement potentiel d’ici 2100, avec une accélération marquée des pertes après 2050 jusqu’à 46 % des années classées comme années de perte sur la période étudiée. À l’inverse, les variétés d’igname (Dioscorea Alata et Dioscorea Esculenta) apparaissent nettement plus résilientes, avec des baisses limitées à 5-19 % selon les modèles et les variétés, la Dioscorea Esculenta étant jugée particulièrement sûre pour la sécurité alimentaire future. Température, précipitations et rayonnement solaire influencent tous trois les rendements, la température restant le facteur dominant pour le taro. Les chercheurs estiment qu’il faut prioriser la promotion des variétés d’igname adaptées, la formation des agriculteurs, la diversification variétale, l’ajustement des dates de plantation, le paillage, l’apport de fumure organique, l’agroforesterie et la mise en place de systèmes d’alerte précoce avec une attention particulière aux îles du nord du Vanuatu, identifiées comme zones prioritaires pour les investissements d’adaptation.
- Nouvelle-Calédonie : En Nouvelle-Calédonie, le tableau est plus nuancé. Le taro (CTT75 Kari), déjà proche de sa température optimale, devrait voir ses rendements diminuer progressivement (entre -21 % et -32 % d’ici la fin du siècle), avec une forte hausse des années de mauvaises récoltes après 2080 et un possible déplacement des zones de culture vers des secteurs plus frais ; les zones côtières de basse altitude, notamment sur la côte Est et dans le nord, pourraient devenir non viables après 2060. L’igname, en revanche, se montre globalement plus robuste : la variété CTT100 Florido resterait quasiment stable jusqu’en 2100 (perte de 2 à 7 % selon les modèles) et constitue, selon les chercheurs, la principale culture de sécurité alimentaire à privilégier, tandis que la CTT230 Tiawata affiche un recul modéré mais reste productive et viable sur l’ensemble du siècle. Fait notable, le rayonnement solaire et les précipitations influencent davantage les rendements de l’igname que la température, qui reste en revanche la contrainte majeure pour le taro. Les chercheurs recommandent de développer dès à présent la culture du CTT100, de diversifier les variétés de taro tolérantes à la chaleur, d’adapter les calendriers de plantation avant les années 2040 et de mettre en place un système d’alerte précoce des anomalies de rendement.

Gildas GUIDIGAN ©Willis Waweru
Diversifier et anticiper : les clés de l’adaptation agricole
Face à la multiplication projetée des “mauvaises années” de récolte, les chercheurs de l’IRD insistent sur l’urgence d’adapter les pratiques dans les jardins océaniens. L’avenir de la souveraineté alimentaire des territoires passera par des choix stratégiques co-construits avec les producteurs :
- L’adaptation variétale : Promouvoir les cultures de substitution thermorésistantes (comme l’igname Florido) et inciter les agriculteurs à associer plusieurs variétés et espèces dans leurs champs pour identifier celles qui tolèrent le mieux les variations du climat.
- L’ajustement technique : Avancer les dates de plantation de 3 à 6 semaines pour éviter les pics de chaleur, généraliser le paillage afin de maintenir l’humidité des sols et optimiser l’apport en fumure organique.
- L’agroforesterie: une pratique déjà existante mais qui a des bénéfices considérable

Gildas Guidigan ©Willis Waweru
Des messages communs à l’échelle du Pacifique
Au-delà des spécificités de chaque territoire, plusieurs enseignements se recoupent : le stress thermique constitue, dans l’ensemble des sites étudiés, le facteur climatique le plus pénalisant pour les rendements des tubercules, en particulier pour le taro ; l’eau n’est cependant pas à négliger, car les sources tarissent également avec le réchauffement. L’igname ressort de façon récurrente comme la culture la plus résiliente aux changements climatiques, ce qui en fait une piste d’adaptation privilégiée (comme pour les cultures, espèces et variétés résistantes à la température) pour renforcer la sécurité alimentaire des territoires du Pacifique, alors que le manioc et surtout le taro apparaissent plus vulnérables selon les zones. Les chercheurs soulignent enfin que la résilience ne veut pas dire l’absence de risque : même les variétés les plus stables nécessitent d’anticiper des pratiques d’adaptation (choix variétal, calendriers culturaux, gestion de l’eau et du sol) avant que les pertes ne s’accélèrent, en particulier à l’horizon 2050-2060 identifié par plusieurs modèles comme un point de bascule.
Cette conférence a rappelé la nécessité absolue de traduire la recherche scientifique en politiques publiques concrètes. Face au dérèglement du climat qui s’opère littéralement “sous nos pieds”, l’hybridation entre les solutions techniques issues des laboratoires et l’expérience quotidienne des communautés agricoles sera le moteur indispensable de la résilience du Pacifique.
Elle s’est conclue par un temps de questions-réponses avec le public, et par des remerciements adressés dans plusieurs langues du Pacifique aux participants Māuruuru, Tankiu tumas, Malo, Oleti reflet de la dimension résolument régionale du projet CLIPSSA, qui associe scientifiques du climat, anthropologues, agronomes et communautés locales autour d’un même enjeu : préparer, dès aujourd’hui, l’agriculture vivrière du Pacifique aux changements climatiques de demain.
