Quand les savoirs se rencontrent pour penser l’agriculture de demain

Projection du documentaire Le Mariage des savoirs et réalisation d’une table-ronde autour de l’adaptation des agricultures océaniennes face aux changements climatiques.

 ©Fabrice CHARLEUX

Le vendredi 26 juin 2026, le Te Fare Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles a accueilli une soirée ouverte au grand public, organisée dans le cadre des assises océaniennes du projet CLIPSSA. Pensée comme un temps d’échange entre scientifiques, agriculteurs·trices, représentants·es institutionnels et citoyens·nes, cette rencontre a réuni plus de cent participants autour d’une même question : comment construire des agricultures plus résilientes face aux changements climatiques ?

Articulée autour de la projection du documentaire Le Mariage des savoirs puis d’une table-ronde, la soirée a illustré l’une des convictions qui traverse l’ensemble du projet CLIPSSA : les réponses aux défis climatiques se construisent autant à partir des connaissances scientifiques que des savoirs locaux développés par les populations du Pacifique Sud.

Un documentaire pour raconter cinq années de recherche partagée

 ©Fabrice CHARLEUX

Réalisé par Jean-Michel BORE, réalisateur IRD, et coproduit par l’IRD et l’AFD, Le Mariage des savoirs retrace l’aventure scientifique et humaine de CLIPSSA à travers les témoignages de chercheurs·euses, d’agriculteurs·trices et d’habitants·es des territoires étudiés. Diffusé en français avec des sous-titres en tahitien et accompagné d’une transcription audio en anglais, le film met en lumière la richesse des échanges entre recherche et savoirs locaux, qui ont nourri les travaux du projet tout au long de ses cinq années d’existence.

Dans son discours d’ouverture, Fleur VALLET, coordonnatrice du projet, rappelle le sens de cette soirée : « les changements climatiques sont souvent évoqués à travers des chiffres, des projections ou des scénarios pour le futur. Mais il est aussi une réalité déjà vécue par de nombreuses communautés du Pacifique […] Comment adapter nos pratiques, valoriser nos savoirs et construire ensemble des territoires plus résilients ? »

 Fleur Vallet ©Willis WAWERU

Une table-ronde pour faire dialoguer les expériences

 

  ©Fleur Vallet, Maya Leclercq

Animée par la socio-anthropologue IRD, Maya LECLERCQ, la table-ronde réunit chercheurs·euses, représentants·es institutionnels et acteurs·trices du monde agricole issus de plusieurs territoires du Pacifique Sud. Les discussions croisent les résultats scientifiques de CLIPSSA avec les expériences vécues sur le terrain, faisant émerger une vision commune.  L’adaptation des agricultures ne pourra être pensée qu’en mettant en relation les connaissances scientifiques, les pratiques agricoles et les réalités sociales.

Les échanges se sont organisés autour de plusieurs grandes thématiques : la transmission des savoirs agricoles, les effets déjà perceptibles des changements climatiques, les limites des modèles agricoles importés, les enjeux de gouvernance et le rôle de la recherche pour accompagner la décision publique.

 

Des savoirs locaux comme fondement de l’adaptation

©Willis WAWERU

L’une des idées fortes de la soirée est que les territoires océaniens disposent déjà d’un patrimoine considérable de connaissances sur leur environnement. Alex Dahi, chargé de mission climat à la Province Nord en Nouvelle-Calédonie, a rappelé que les systèmes agricoles traditionnels sont le fruit de plusieurs générations d’observation et d’expérimentation. Cette transmission continue a permis de construire des pratiques adaptées aux conditions locales et constitue aujourd’hui une ressource essentielle pour penser l’adaptation aux changements climatiques.

Les travaux de CLIPSSA contribuent précisément à documenter ces savoirs afin de mieux comprendre comment ils peuvent nourrir les politiques publiques. Cette réflexion est prolongée par Maya Leclercq, qui souligne que l’ambition du projet est de changer d’échelle. Il s’agit de partir des expériences locales pour identifier des enseignements susceptibles d’alimenter les stratégies territoriales d’adaptation.

Observer les changements climatiques à hauteur de terrain

©Fabrice CHARLEUX

Les témoignages des agriculteurs·trices rappellent que les effets des changements climatiques ne relèvent plus seulement des projections scientifiques. À Moorea, Naumi Tapi a décrit les transformations observées sur la tarodière de la Maison Kellum.  Elle a pu exprimer la difficulté de faire face aux aléas accablant ses cultures comme les épisodes de chaleur de plus en plus intense, l’évolution des régimes de pluie, les difficultés croissantes pour travailler au champ en milieu de journée ou encore la lutte contre l’érosion des sols. Son intervention souligne combien les adaptations agricoles se construisent d’abord à partir de l’observation quotidienne des changements environnementaux.

Jason Temaui-Man, président de l’association Te Motu, prolonge cette réflexion en interrogeant les modèles agricoles importés. Selon lui, les agricultures tropicales disposent de cultures vivrières particulièrement adaptées aux conditions locales, comme le taro, le manioc ou le chou kanak. Il rappelle également que certaines îles du Pacifique pourraient franchir, à terme, un « seuil d’habitabilité », renforçant l’urgence d’adapter les systèmes agricoles dès aujourd’hui.

 

Quand la recherche éclaire l’action

Maya Leclercq, Dakéga Ragatoa ©Fabrice CHARLEUX

Les résultats scientifiques de CLIPSSA viennent donner une profondeur supplémentaire à ces constats de terrain. Dakéga Ragatoa a présenté notamment les travaux consacrés aux effets de la chaleur sur les activités agricoles. Les simulations montrent que l’augmentation des températures pourrait progressivement réduire les rendements agricoles, avec des conséquences directes sur les revenus des exploitants et la sécurité alimentaire.

Il rappelle également que des pratiques comme l’agroforesterie ou le paillage constituent déjà des pistes d’adaptation prometteuses pour limiter les effets des fortes chaleurs sur les cultures. Les échanges mettent ainsi en évidence la complémentarité entre les observations des agriculteurs·trices et les résultats issus de la recherche. Les premières permettent d’identifier les transformations déjà à l’œuvre, tandis que les seconds offrent des outils pour anticiper leur évolution et accompagner la décision publique.

Adapter les pratiques… mais aussi les modes de gouvernance

La soirée rappelle enfin que l’adaptation ne repose pas uniquement sur les innovations techniques. François Fao a mis en avant l’organisation institutionnelle propre à Wallis-et-Futuna, où administration, assemblée territoriale et autorités coutumières partagent la gouvernance du territoire. Il souligne que cette diversité d’acteurs·trices constitue un atout pour construire des réponses collectives aux changements climatiques, à condition d’articuler les différentes temporalités de décision et de reconnaître pleinement la place des autorités coutumières dans les politiques d’adaptation.

De son côté, Jason Temaui-Man insiste sur la nécessité de renforcer les moyens consacrés à l’adaptation et d’inscrire ces enjeux dans le débat public afin de donner aux territoires les capacités d’agir à la hauteur des défis climatiques.

Une démonstration concrète de l’esprit CLIPSSA

Chanteuse Papehau ©Willis WAWERU

L’un des moments les plus marquants de la soirée intervient finalement en amont de la table-ronde elle-même. Au cours de la rencontre entre l’équipe scientifique et les pouvoirs publics, lors des journées science-gestion (article à retrouver ici). Des discussions ont eu lieu sur la meilleure résistance de certaines variétés d’ignames face aux changements climatiques. Naumi Tapi a, spontanément, proposé à Alex Dahi de poursuivre les discussions sur le terrain. Une visite fut donc organisée à Moorea, en amont de la table-ronde, afin d’explorer les possibilités d’expérimenter cette culture localement et de réfléchir à la mise en place d’un chantier-école associant les jeunes des deux territoires.

Les chercheurs·euses présents à la table-ronde ont pu confirmer que cette piste apparaît cohérente avec les premiers résultats des simulations agricoles, tout en rappelant que des essais seront nécessaires pour la valider. Cet échange illustre parfaitement l’esprit de CLIPSSA. Ce projet de recherche-action avait, en complément de l’avancée des savoirs scientifiques sur le Pacifique Sud, pour objectif de faire dialoguer les savoirs, de favoriser les rencontres et de créer les conditions de nouvelles collaborations entre territoires. La soirée s’est conclue par un temps d’échange convivial autour d’un cocktail animé par la chanteuse Papehau, prolongeant les discussions engagées tout au long de la rencontre.

Vous pouvez retrouver le live replay de cette soirée sur ce lien : live replay Projection-débat et documentaire et les affiches de la soirée.

Adapter avec et pour la société

Les journées sciences-gestion du 23 et 24 juin 2026 ont marqué la semaine des assises de clôture du projet CLIPSSA. Au sein de la Présidence de la Polynésie française à Papeete, pouvoirs publics, scientifiques et société civile se sont retrouvés pour aborder comment les résultats de ce projet recherche-action, pouvaient aider à anticiper les risques causés par les changements climatiques.

©Fabrice CHARLEUX

CLIPSSA : comprendre le climat pour anticiper l’avenir

“La portée de cet accomplissement est immense, car dans le Pacifique, la science n’est pas un simple supplément d’âme, ni un outil d’expertise facultatif” 

Moetai Brotherson, Président de la Polynésie française

Grâce à l’invitation et la co-organisation du gouvernement de la Polynésie française, l’IRD, Météo-France et l’Agence française de développement (AFD) ont pu accueillir les points focaux du projet venant de la direction de l’agriculture de Polynésie française, du service de l’agriculture, de la forêt et de la pêche et du service de l’Environnement de Wallis-et-Futuna, du service météorologique et hydrométéorologique (VMHS) du Vanuatu, ainsi que des représentant·es du gouvernement la Nouvelle-Calédonie, de la Province Nord et de la Province Sud, de la Technopole Nouvelle-Calédonie et du bureau d’études Bio eKo consultants à la semaine des assises de clôture du projet CLIPSSA.

Des échanges variés autour de l’adaptation au changement

“CLIPSSA a reposé sur une conviction forte : les réponses aux défis climatiques nécessitent le croisement des disciplines et des savoirs.” 

Mélanie Roué, Représentante de la Représentation IRD en Polynésie française

Les journées sciences-gestion du mardi 22 juin et du mercredi 23 juin 2026, ont créé le lien entre savoir scientifique et action publique à la Présidence de la Polynésie française. Ouvert en présence du Président Moetai Brotherson et d’une partie de son gouvernement, l’équipe scientifique a pu accompagner les directions et services publics des différents territoires étudiées à émettre des pistes d’adaptation pour le futur proche, à partir des résultats scientifiques, au cours d’une série d’ateliers créatifs, en étroite collaboration avec les équipes de la Direction des Talents et de l’Innovation (DTI) du gouvernement polynésien.

Ces journées s’inscrivent dans la continuité des assises intermédiaires organisées à Nouméa, en mars 2025. Celles-ci avaient créé “un espace de dialogue” entre les équipes scientifiques, les gestionnaires et les acteurs des territoires afin de favoriser l’appropriation des résultats produits dans le cadre du projet. L’objectif de l’ensemble de ses rencontres est de concevoir des dispositifs (plans d’adaptations) capables de répondre aux attentes des populations locales.

 

Moetai Brotherson et Mélanie Roué ©Fabrice CHARLEUX

107 participant·es ont ainsi pris part à l’ensemble des deux journées, incluant les équipes scientifiques et la DTI. Celles-ci venaient des services gouvernementaux, des partenaires (Météo-France, AFD), des collectivités, d’associations, du monde agricole et représentaient les quatre territoires du projet.

L’enjeu principal de ces rencontres a été de répondre au mieux aux différentes attentes des parties prenantes. En effet, les scientifiques, les gestionnaires et la société civile ne cherchaient pas à répondre aux mêmes besoins.

L’objectif était de réaliser des ateliers capables de toucher les différentes problématiques, à savoir : 

  • « Comment identifier l’utilité et l’usage des données ? » pour les scientifiques 
  • « Comment mobiliser des données scientifiques dans les plans d’action/politiques publiques ? » pour les gestionnaires 
  • « Comment comprendre le climat futur, les forces et fragilités des territoires pour face aux défis futurs ? » pour la société civile.

©Maya LECLERCQ

Comprendre et assimiler

“C’est bien d’avoir ces données climatiques pour pouvoir orienter nos travaux d’expérimentations, pour caractériser au mieux nos variétés face aux changements climatiques” 

Sébastien BLANC, Responsable du centre des tubercules tropicaux – Technopole Nouvelle-Calédonie

La première matinée a été consacrée aux temps institutionnels, aux discours d’ouverture ainsi qu’aux retours d’expérience, par la suite les travaux se sont articulés autour de deux séquences complémentaires. La première, intitulée “Comprendre, questionner et s’approprier”, était dédiée à la présentation des principaux résultats scientifiques de CLIPSSA. La seconde “Co-construire et intégrer”, réalisée le mercredi matin, visait à accompagner les participant·es dans une réflexion collective sur la manière d’intégrer ces connaissances dans les démarches territoriales d’adaptation.

©Fleur VALLET

L’après-midi, les participant·es ont pris part à une série de mini-conférences organisées autour de cinq thématiques : les températures, les cyclones, les précipitations, les impacts agricoles et les savoirs locaux. Répartis en petits groupes, ils ont successivement rencontré les équipes scientifiques, chaque séquence associant une présentation synthétique des résultats, un temps d’échange avec le/la chercheur·euse puis une réflexion collective autour des “3 U”, l’utilité, l’utilisabilité et l’utilisation des connaissances produites.

Cette organisation a permis à chaque participant d’assister à l’ensemble des présentations tout en favorisant des échanges directs avec les chercheur·euses. Les synthèses réalisées à l’issue de chaque atelier constituent un matériel de travail permettant d’identifier les résultats jugés les plus utiles par les différents acteurs ainsi que les conditions de leur mobilisation.

Approprier et agir

“Comment peut-on inclure les résultats dans les politiques publiques d’adaptation ?” 

Fleur Vallet, Géographe, coordonnatrice de projet CLIPSSA – IRD

©Fabrice CHARLEUX

Le mercredi matin, la démarche s’est poursuivie par une séquence consacrée à “l’intégration”. À partir des résultats scientifiques présentés la veille, les groupes de travail ont été invités à identifier les informations qu’ils considéraient prioritaires, à analyser leurs conséquences potentielles pour les territoires puis à les confronter aux orientations des différents plans climat mis à leur disposition avant de proposer plusieurs pistes d’action.

Cette demie-journée s’est conclue par une restitution sous forme de déambulation entre les différents groupes de travail, avant un cercle Samoan. Ce dispositif a permis aux participant·es de partager leurs retours d’expérience dans un format favorisant la prise de parole et l’écoute mutuelle.

L’objectif final n’était pas d’aboutir à des solutions immédiatement mobilisables, mais bien d’engager un processus collectif de réflexion permettant aux participant·es d’expérimenter une méthode de travail fondée sur l’utilisation des résultats scientifiques dans les démarches de planification territoriale.

Le mercredi après-midi, la dynamique engagée lors des journées sciences-gestion s’est prolongée par un atelier dédié au renforcement du volet adaptation du Plan Climat de la Polynésie française (PCPF), organisé par le cabinet K-Ora dans le cadre de son assistance à maîtrise d’ouvrage auprès de la Direction de l’Environnement (DIREN).

En complémentarité directe avec les travaux CLIPSSA, cet atelier visait à franchir une étape supplémentaire : là où les sessions précédentes avaient permis de s’approprier les données climatiques et de prioriser les impacts, il s’agissait désormais de confronter ces résultats aux politiques publiques existantes en Polynésie française, d’évaluer si les mesures d’adaptation qu’elles contiennent sont suffisantes, et de les compléter en s’inspirant d’expériences menées dans des contextes insulaires similaires.

L’atelier a réuni des représentants de plusieurs directions du Pays autour d’une approche par archétype d’île (îles hautes avec barrière récifale, atolls des Tuamotu, centre urbain) proposant de dépasser les logiques sectorielles pour initier la construction de l’adaptation de manière intersectorielle.

Un avenir à prévoir pour ne pas le subir

“Nous venons tous d’états insulaires, et sommes confrontés à des défis communs liés à l’impact des changements climatiques ou des phénomènes météorologiques extrêmes sur notre mode de vie.” 

Antfalo Levu Boaz, Directeur des services de météorologie et d’hydrométéorologie du Vanuatu – VMHS

Les retours des participant·es mettent en évidence une forte appréciation du format proposé. Les mini-conférences ont facilité les échanges directs entre chercheur·euses et participant·es, tandis que la présence des facilitateurs a favorisé la prise de parole et la participation de publics très variés. Les résultats consacrés aux sciences du climat, aux sciences humaines et sociales ainsi qu’aux impacts agricoles ont suscité de nombreuses discussions, traduisant l’intérêt porté à ces thématiques.

La matinée du mercredi 24 juin a confirmé cette dynamique, par la forte mobilisation des participant·es. Les ressources scientifiques mises à disposition ont été largement mobilisées au cours des ateliers et les groupes se sont rapidement appropriés la démarche proposée, en établissant de nombreux liens entre les résultats de CLIPSSA et les orientations des plans climat territoriaux.

Ces deux journées ont pu montrer que les dynamiques de dialogues entre scientifiques, gestionnaires et société civile peuvent aboutir à des résultats concrets adaptés aux populations locales et basés sur des données robustes et inédites. Si cette dynamique est poursuivie par les pouvoirs publics par l’appropriation des données scientifiques, alors le projet CLIPSSA pourra permettre de faire émerger des plans d’adaptation capables de guider les actions publiques dans la préservation des modes vies océaniens pour les décennies à venir.

Pour (re)vivre ces journées, n’hésitez pas à aller voir la vidéo highlight sur notre site internet ou la chaîne YouTube de l’IRD. Vous pouvez également retrouvez le programme des journées science-gestion en suivant le lien ci-après les présentations du mardi 23 juin 2026.

CLIPSSA: Quels résultats ?

Au terme de 5 ans de recherche portés sur le climat futur du Pacifique Sud, le projet de recherche-action CLIPSSA dévoile ses résultats à l’Université de la Polynésie Française (UPF). Ce 22 juin, l’équipe de recherche a pu restituer, auprès de la communauté scientifique, ses avancées sur la compréhension des changements climatiques pour les territoires insulaires du Pacifique Sud (Polynésie française, Wallis-et-Futuna, Vanuatu et Nouvelle-Calédonie). En complément de l’équipe CLIPSSA d’autres chercheurs·euses venant des laboratoires de l’UPF ont partagé leurs expertises et travaux sur les thématiques explorées par le projet.

Une restitution au cœur des territoires étudiés

L’équipe scientifique du projet CLIPSSA a eu l’honneur d’être invitée par l’Université de la Polynésie française pour réaliser la restitution de ses résultats scientifiques. Cette invitation met en lumière la collaboration tissée entre l’IRD et le réseau Recherche Enseignement Supérieur Innovation pour la Polynésie (RESIPOL) ainsi qu’avec les chercheur·euses des laboratoires impliqués dans CLIPSSA (GEPASUD, CRIOBE). Au sein de l’auditorium de la recherche de l’UPF, les scientifiques ont pu échanger sur des sujets de recherches variées et pluridisciplinaires, allant des simulations atmosphériques à l’approche sociale et juridique sur le climat, en passant par les canicules marines et jusqu’à l’apport de l’intelligence artificielle pour les simulations de l’océan.

 

 ©Fabrice CHARLEUX

L’objectif de cette journée : transmettre les acquis développés par le projet CLIPSSA à la communauté scientifique et organiser la restitution des résultats pour les journées science-gestion auprès des acteurs des territoires étudiés à savoir : la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, Vanuatu et la Polynésie française. 

Du côté des sciences du climat, les résultats ont montré comment les projections climatiques globales, produites à une résolution d’environ 100 km, ont été affinées pour mieux rendre compte des réalités océaniennes. Grâce à la réduction d’échelle, leur résolution a été portée à 20 km, et jusqu’à 2,5 km dans certaines zones ciblées, permettant ainsi de produire des informations beaucoup plus précises à l’échelle des territoires.

Pour le volet consacré aux sciences humaines et sociales, les chercheurs·euses ont présenté les résultats de plus de trois années d’enquêtes de terrain sur la résilience de l’agriculture océanienne face aux effets déjà visibles du changement climatique. Cette approche a permis de comprendre comment les agriculteurs·trices adaptent déjà leurs pratiques, mais aussi de construire avec eux des stratégies d’adaptation tenant compte des conditions climatiques futures et des réalités propres à chaque territoire.

Pour pouvoir évaluer les effets du changement climatique sur les cultures vivrières, notamment l’igname, le taro, le manioc etc , des études de modélisation ont été conduites durant 2 ans. À la clé : mieux cerner les vulnérabilités des cultures et bâtir des stratégies d’adaptation solides face aux conditions climatiques de demain.

L’avenir du climat du Pacifique Sud

L’association “Ihi-ā-Hīro’a” ©Fabrice CHARLEUX

La semaine des assises a commencé au sein de l’Université de la Polynésie française par un orero, art oratoire polynésien, déclamé par un étudiant membre de l’association “Ihi-ā-Hīro’a” qui a fait l’honneur de réaliser l’ouverture de cette journée avec une cérémonie culturelle et musicale réalisé par ses camarades.

Les restitutions scientifiques ont été suivies par les discours de Mélanie Roué, Représentante de l’IRD en Polynésie française, Catherine Sabinot, coordinatrice du volet Sciences humaines et sociales (SHS) et Fleur Vallet, coordinatrice du projet CLIPSSA, qui en ont profité pour remercier les partenaires de leur soutien dans l’élaboration de ce projet recherche-action, les points focaux, les assistants techniques et l’ensemble des laboratoires, institutions de la sous-région qui ont œuvré pour le travail accompli.

 Mélanie Roué ©Fabrice CHARLEUX

Le référent du projet SOCLE Outre-mer de Météo-France, Jérémy Guerbette a restitué les résultats concernant les modèles de projections à 20km et de 2,5 km de résolutions. Parmi eux, la confirmation de tendances déjà démontrée comme l’élévation de la température et la diminution du nombre de cyclone tropicaux. Là où innove le projet CLIPSSA est de réussir à quantifier ces phénomènes.

 Jérémy Guerbette ©Fabrice Charleux

Selon les scénarios étudiés, le réchauffement moyen est estimé à environ 3°C en Nouvelle-Calédonie, 2,3°C en Polynésie française et à Wallis-et-Futuna. Pour les cyclones tropicaux, les quatre simulations réalisées convergent vers une baisse comprise entre 30 % et 50 %.

A cela s’ajoute une autre tendance qui risque de rendre plus difficile la vie sur les archipels du Pacifique Sud, le nombre de « jours très chauds ». Ceux-ci définies par des journées dont la température maximale dépasse 32 °C vont augmenter sur tous les territoires mais non de manière homogène. En effet, les façades sous le vent seront les reliefs particulièrement impactés par ces périodes de forte chaleur.

Malgré le travail effectué, une incertitude persiste sur l’avenir des précipitations. Les simulations mettent en évidence une forte variabilité naturelle qui empêche de déterminer une tendance à l’échelle de la fin du siècle. Les différents modèles ne permettent donc pas d’identifier, à ce stade, une évolution robuste des régimes pluviométriques sur les territoires étudiés.

Les simulations climatiques AROME ont pu être détaillées par la chercheuse Amarys CASNIN pour la Polynésie française et la chercheuse Hong-Hanh LE (pour la Nouvelle-Calédonie et Vanuatu. Elles sont notamment revenues sur la méthode de débiaisage des données, utilisée pour calibrer les modèles qui ont permis d’arriver à ses résultats. Étape qui s’est montrée cruciale, le débiaisage a permis d’affiner les différentes projections pour donner des résultats précis pour le climat de ces prochaines décennies. 

Hong-Hanh LE, ©Fabrice Charleux

Construire avec et pour les acteurs locaux

Samson Jean Marie et Catherine Sabinot ©Fabrice Charleux

L’ethnoécologue, Catherine Sabinot a pu dévoiler les résultats de trois ans et demi d’enquêtes conduites sur les quatre territoires étudiés, en compagnie de Ida Palerme, ingénieure agronome et Samson Jean Marie, doctorant en anthropologie du climat en Nouvelle-Calédonie et Vanuatu. Ces études ont analysé la manière dont les savoirs agricoles locaux se construisent, circulent et se renouvellent, afin de les mobiliser au mieux dans les plans d’adaptation à construire par les politiques publics.

Les résultats de ce volet de recherche viennent d’une combinaison d’observations, d’observations participantes, d’entretiens semi-directifs, et d’ateliers-débats réalisés avec les agriculteurs·trices des sites étudiés ainsi qu’avec les habitant·es de l’endroit, les acteurs de terrain des collectivités territoriales, provinciales et communales, les autorités coutumières.

Ce qu’ont pu comprendre l’équipe scientifique à la suite de ce travail est que les populations disposent d’une « culture du risque renouvelées », caractérisant par une série de savoirs agricoles locaux permettant de faire face aux aléas climatique, construite au fil des expériences passées face à ces événements délétères. Cette culture en perpétuelle évolution se modèle en fonction des transformations environnementales que subissent ces territoires. L’émergence de nouveaux savoirs et la diversification des lieux où se transmettent ses connaissances sont produites sont donc en constante mutation face aux aléas.

Ces savoirs agricoles locaux reposent sur une pluralité de sources complémentaires. L’expérience acquise au champ, les savoirs culturels et coutumiers, les formations techniques et scolaires, les médias et les réseaux sociaux contribuent à la mise à jour continuelle des pratiques.

La diffusion de cette culture du risque se réalise dans une grande diversité « d’espaces-temps » à savoir des lieux de circulation des savoirs. Ceux-ci sont caractérisés selon leur degré de formalisation et leur caractère plus ou moins collectif. Certains relèvent de dispositifs formels, comme les formations ou les réunions techniques. A l’inverse d’autres constituent des espaces d’échanges plus informels au sein des familles, dans un véhicule de transport, sur le marché ou encore dans les champs.

Plusieurs facteurs favorisent ou limitent cette circulation des savoirs. Parmi les principaux nous retrouvons l’organisation sociale des communautés, les moyens matériels disponibles. Le partage d’une même difficulté en même temps et le fait d’avoir déjà vécu les mêmes aléas, ainsi que l’entretien d’une mémoire collective de ces événements passés complètent ces facteurs. Enfin l’attachement culturel porté à certaines espèces ou espaces cultivés conclut l’ensemble des facteurs qui selon les contextes peuvent faciliter la diffusion des connaissances ou constituer des freins à leur transmission.

Enfin, une des contributions du projet CLIPSSA a été la construction d’une base de données recensant les savoirs-pratiques agricoles locaux, permettant de centraliser l’ensemble des données acquises sur le terrain. Ces recherches permettent de mesurer la résilience des agriculteurs·trices face aux aléas qui permettra aux pouvoirs publics de mieux élaborer ses prochains plans d’adaptation pour sécuriser l’avenir de l’agriculture océanienne.

 

CLIPSSA s’expose !

L’exposition photographique réalisée à partir du travail de Jean-Michel Boré sur le documentaire « Le Mariage de savoirs » a été exposée au Te Fare Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles du 16 au 20 juin 2026 et à l’Université de la Polynésie français du 22 au 25 juin 2026. A travers les images, l’exposition a pu montrer la transformation des écosystèmes du Pacifique Sud et des savoirs locaux des habitant·es face aux aléas aggravés par le changement climatique.

©Willis Waweru – Te Fare Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles

Des images pour représenter les territoires

  ©Willis Waweru – Te Fare Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles

Le projet de recherche-action CLIPSSA s’est donnée l’objectif pour sa clôture de monter une exposition photographique pour, par l’image, montrer l’intérêt de ses recherches et de la préservation des territoires étudiées. 12 photographies représentant la Nouvelle-Calédonie, le Vanuatu, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française ont été choisies dans le travail documentaire du réalisateur IRD Jean-Michel Boré. Durant la réalisation du documentaire Le Mariage des savoirs, le réalisateur Jean-Michel Boré a pu capturer des paysages, des témoignages et des techniques. Ceux-ci permettent non seulement d’aboutir à un documentaire poignant, disponible sur le compte YouTube de l’IRD, mais aussi un camaïeu d’images qui ont pu être exposé face au grand public lors de la semaine de clôture du projet CLIPSSA.

Une exposition au plus proche de son public

©Willis Waweru – Université de la Polynésie française

L’exposition photographique CLIPSSA avait pour but d’être en parallèle des assises de clôture une manière de sensibiliser les habitant·es des territoires étudiés aux changement climatique. De par cet ancrage territorial CLIPSSA réaffirme sa volonté d’agir au service des populations vivant sur les territoires sujet de ses études. Cette démarche a pour but de répondre à la nécessité de redevabilité des recherches scientifiques envers les citoyen·nes.

Montrer la beauté des paysages, des savoirs locaux et des techniques

Cette exposition a pu permettre au visiteur de plonger au cœur de la rencontre entre savoirs scientifiques et savoirs de terrain, dits « savoirs locaux ». Pour cela elle fut découpée en 3 parties : Paysage, Technique et Échange. Cette découpe a permis de montrer l’aventure humaine fondée sur l’écoute, le partage d’expériences et la recherche de solutions face aux défis du changement climatique qu'a été le projet CLIPSSA. Les photographies présentées révèlent la diversité des territoires étudiés, la richesse des femmes et des hommes qui les cultivent, ainsi que les pratiques et innovations développées pour s’adapter à un environnement en pleine évolution. Elles témoignent également des échanges qui ont nourri le projet CLIPSSA et contribuent à construire une
connaissance commune au service de l’avenir.

Retrouvez l’affiche de l’exposition ici

 

 

Le changement climatique se joue t-il aussi…sous nos pieds?

 

 

Les cultures traditionnelles du Pacifique face à la menace du stress thermique

Le 02 juin 2026, la Province Sud, en partenariat avec le CRESICA, a accueilli une conférence grand public du cycle C’Nature dédiée aux impacts du changement climatique sur l’agriculture insulaire. À cette occasion, deux chercheurs postdoctoraux en sciences du climat du projet CLIPSSA, rattachés à l’IRD, Gildas Guidigan et Dakéga Ragatoa, ont présenté les résultats majeurs du volet agronomique de leurs travaux. Ensemble, ils ont apporté des réponses à une question aussi simple en apparence que centrale pour la sécurité alimentaire des territoires du Pacifique : quel est l’avenir des tubercules tropicaux : le taro, l’igname et le manioc face à la hausse inéluctable des températures à Wallis-et-Futuna, en Polynésie française, au Vanuatu et en Nouvelle-Calédonie d’ici à la fin du siècle ?

 

Pourquoi s’intéresser aux tubercules tropicaux ?

L’igname, le taro et le manioc ne sont pas de simples cultures vivrières. Les chercheurs ont rappelé, en concertation avec les gouvernements et provinces concernés, leur poids symbolique et social : un symbole de tradition et d’identité, un héritage transmis par les ancêtres, un aliment de partage et de solidarité, et un marqueur de résilience et de fierté pour les sociétés océaniennes. Le réchauffement climatique et ses conséquences directes sur l’activité agricole de subsistance posent donc une question concrète : comment s’y préparer, et selon quelles modalités ? Des variétés ont été sélectionnées pour faire ce travail tel que le Veo, le Talo ulu, le Vegi ulu liliki ou Vegi kau’i ti, le taro Fidji, le Kari, le Florido, le Taiwata, le Maniota Ufi ou Manioka (Manihot esculenta).

 

Dakéga RAGATOA et Gildas GUIDIGAN, chercheurs agro-climatologues ©Willis Waweru

 

Une méthodologie construite en cascade, du climat régional à la parcelle

Pour répondre à cette question, l’équipe a mis en place une chaîne de modélisation en plusieurs étapes. Les projections du modèle climatique global du GIEC (résolution d’environ 100 à 200 km) sont affinées par régionalisation grâce aux modèles ALADIN (~20 km) et AROME (~2,5 km) développés dans le cadre de CLIPSSA, ainsi que par des modèles régionaux complémentaires débiaisés du projet SOCLE-OM (NIWA de la Nouvelle-Zélande, AUS-CORDEX de l’Australie). Ces données climatiques alimentent ensuite le modèle agronomique APSIM Next Gen (APSIM-X), qui simule la croissance journalière des plantes. Les variétés étudiées sont créées à partir du module APSIM-Potato.

La disponibilité des données varie toutefois selon les territoires : la Nouvelle-Calédonie dispose de données climatiques, pédologiques et agronomiques plus ou moins complètes, tandis que pour le Vanuatu, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna, seules les données climatiques sont mobilisées directement, les autres paramètres étant extraits ou estimés à partir de la littérature scientifique et des fiches techniques existantes.

 

La modélisation scientifique au service de la sécurité alimentaire

Pour anticiper les possibles baisses de rendement, l’équipe scientifique croise les modèles climatiques avec le modèle de simulation de croissance des plantes APSIM, afin de spatialiser (après calibration et validation) les projections à une échelle très fine (mailles de 2,5 km). Cet outil intègre la nature des sols, les paramètres atmosphériques (température, pluie, radiation) et les données agronomiques collectées sur le terrain, permettant de simuler l’évolution de la plante depuis sa mise en terre jusqu’au rendement potentiel (biomasse et utilisation de l’eau).

 

Dakéga RAGATOA ©Willis Waweru

 

Alerte sur les variétés de taro étudiées, résilience pour les variétés d’igname : des diagnostics contrastés.

Les résultats présentés dessinent une trajectoire préoccupante pour le taro, particulièrement sensible au stress thermique, tandis que l’igname s’impose comme un pilier de résilience :

  • Wallis-et-Futuna : un stress thermique déjà à l’œuvre. Selon le scénario SSP3-7.0 (équivalent à une hausse de +4°C en métropole d’ici à 2100), le réchauffement local est estimé à +1,37°C d’ici à 2050 et +3,04°C d’ici à 2100 pour les sites de Alo et Hihifo. Les simulations montrent une baisse continue du rendement potentiel moyen des trois cultures, encore plus pour le taro (talo ulu), avec une multiplication des mauvaises années en fin de siècle. Le stress thermique ressort comme le facteur climatique le plus déterminant. En comparant les trois cultures, le taro, le manioc (manioka) et l’igname (vegi) perdent légèrement en rendement potentiel (le taro plus encore) au fil des périodes, alors que le manioc se maintient de façon plus stable un constat qui invite, selon les chercheurs, à repenser la planification des cultures de tubercules sur le territoire.
  • Polynésie française : les simulations portent sur trois cultures spécifiques : le taro, variété Veo (Colocasia esculenta), l’igname (Dioscorea alata), et le manioc, variété Maniota Ufi (Manihot esculenta). Les sorties spatialisées projettent une baisse des rendements potentiels par rapport aux observations actuelles. L’analyse de sensibilité menée avec APSIM-X confirme cette tendance à la baisse pour les deux cultures et, comme sur les autres territoires, identifie le stress thermique comme le facteur climatique le plus déterminant dans ce recul (les chercheurs précisent qu’à ce stade, seuls les paramètres climatiques sont pris en compte, à l’exclusion des facteurs socio-économiques ou agronomiques non climatiques). Le taro subira une baisse alarmante d’environ 29 % de son rendement potentiel dès 2050. Les mauvaises années pourront augmenter jusqu’à 60% d’ici 2070. Les zones de forte production à Tahiti et Moorea reculeront, et le manioc pourrait franchir le seuil critique des 50 % de pertes dans les secteurs les plus pluvieux.
  • Vanuatu : Le taro d’eau Fidji atteindra ses limites thermiques à la fin du siècle. Le Vanuatu fait face au constat le plus préoccupant de la présentation : le taro (variété Fidji), qui subit déjà un stress thermique important, pourrait perdre jusqu’à 60 % de son rendement potentiel d’ici 2100, avec une accélération marquée des pertes après 2050 jusqu’à 46 % des années classées comme années de perte sur la période étudiée. À l’inverse, les variétés d’igname (Dioscorea Alata et Dioscorea Esculenta) apparaissent nettement plus résilientes, avec des baisses limitées à 5-19 % selon les modèles et les variétés, la Dioscorea Esculenta étant jugée particulièrement sûre pour la sécurité alimentaire future. Température, précipitations et rayonnement solaire influencent tous trois les rendements, la température restant le facteur dominant pour le taro. Les chercheurs estiment qu’il faut prioriser la promotion des variétés d’igname adaptées, la formation des agriculteurs, la diversification variétale, l’ajustement des dates de plantation, le paillage, l’apport de fumure organique, l’agroforesterie et la mise en place de systèmes d’alerte précoce avec une attention particulière aux îles du nord du Vanuatu, identifiées comme zones prioritaires pour les investissements d’adaptation.
  • Nouvelle-Calédonie : le tableau est plus nuancé. Le taro (CTT75 Kari), déjà proche de sa température optimale, devrait voir ses rendements diminuer progressivement (entre -21 % et -32 % d’ici la fin du siècle), avec une forte hausse des années de mauvaises récoltes après 2080 et un possible déplacement des zones de culture vers des secteurs plus frais ; les zones côtières de basse altitude, notamment sur la côte Est et dans le nord, pourraient devenir non viables après 2060. L’igname, en revanche, se montre globalement plus robuste : la variété CTT100 Florido resterait quasiment stable jusqu’en 2100 (perte de 2 à 7 % selon les modèles) et constitue, selon les chercheurs, la principale culture de sécurité alimentaire à privilégier, tandis que la CTT230 Tiawata affiche un recul modéré mais reste productive et viable sur l’ensemble du siècle. Fait notable, le rayonnement solaire et les précipitations influencent davantage les rendements de l’igname que la température, qui reste en revanche la contrainte majeure pour le taro. Les chercheurs recommandent de développer dès à présent la culture du CTT100, de diversifier les variétés de taro tolérantes à la chaleur, d’adapter les calendriers de plantation avant les années 2040 et de mettre en place un système d’alerte précoce des anomalies de rendement.

 

 Gildas GUIDIGAN ©Willis Waweru

Diversifier et anticiper : les clés de l’adaptation agricole

Face à la multiplication projetée des “mauvaises années” de récolte, les chercheurs de l’IRD insistent sur l’urgence d’adapter les pratiques dans les jardins océaniens. L’avenir de la souveraineté alimentaire des territoires passera par des choix stratégiques co-construits avec les producteurs :

  1. L’adaptation variétale : Promouvoir les cultures de substitution thermorésistantes (comme l’igname Florido) et inciter les agriculteurs à associer plusieurs variétés et espèces dans leurs champs pour identifier celles qui tolèrent le mieux les variations du climat.
  2. L’ajustement technique : Avancer les dates de plantation de 3 à 6 semaines pour éviter les pics de chaleur, généraliser le paillage afin de maintenir l’humidité des sols et optimiser l’apport en fumure organique.
  3. L’agroforesterie: une pratique déjà existante mais qui a des bénéfices considérable

 

 

Gildas Guidigan ©Willis Waweru

Des messages communs à l’échelle du Pacifique

Au-delà des spécificités de chaque territoire, plusieurs enseignements se recoupent : le stress thermique constitue, dans l’ensemble des sites étudiés, le facteur climatique le plus pénalisant pour les rendements des tubercules, en particulier pour le taro ; l’eau n’est cependant pas à négliger, car les sources tarissent également avec le réchauffement. L’igname ressort de façon récurrente comme la culture la plus résiliente aux changements climatiques, ce qui en fait une piste d’adaptation privilégiée (comme pour les cultures, espèces et variétés résistantes à la température) pour renforcer la sécurité alimentaire des territoires du Pacifique, alors que le manioc et surtout le taro apparaissent plus vulnérables selon les zones. Les chercheurs soulignent enfin que la résilience ne veut pas dire l’absence de risque : même les variétés les plus stables nécessitent d’anticiper des pratiques d’adaptation (choix variétal, calendriers culturaux, gestion de l’eau et du sol) avant que les pertes ne s’accélèrent, en particulier à l’horizon 2050-2060 identifié par plusieurs modèles comme un point de bascule.

Cette conférence a rappelé la nécessité absolue de traduire la recherche scientifique en politiques publiques concrètes. Face au dérèglement du climat qui s’opère littéralement “sous nos pieds”, l’hybridation entre les solutions techniques issues des laboratoires et l’expérience quotidienne des communautés agricoles sera le moteur indispensable de la résilience du Pacifique.

Elle s’est conclue par un temps de questions-réponses avec le public, et par des remerciements adressés dans plusieurs langues du Pacifique aux participants Māuruuru, Tankiu tumas, Malo, Oleti reflet de la dimension résolument régionale du projet CLIPSSA, qui associe scientifiques du climat, anthropologues, agronomes et communautés locales autour d’un même enjeu : préparer, dès aujourd’hui, l’agriculture vivrière du Pacifique aux changements climatiques de demain.